Jean-Pierre Seguin : La vraie révolution de la langue des Français

Jean-Pierre Seguin, La vraie révolution de la langue des Français. Essai sur le changement linguistique en France pendant la période révolutionnaire, inédit.

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Présentation

La question de savoir si la période révolutionnaire, caractérisée par un fort interventionnisme linguistique, s’est assortie d’un véritable changement dans la physionomie de la langue française, a été posée à date ancienne par les historiens. Ferdinand Brunot y consacre de nombreuses pages dans les tomes IX et X de son Histoire de la langue française. En 1989, au moment de la grande floraison de publications qui a marqué la commémoration du bicentenaire de la Révolution, Jean-Pierre Seguin avait eu l’idée de consacrer à cette question un ouvrage de synthèse en la réexaminant à nouveaux frais. Depuis les années 80, son travail de recherche de dix-huitiémiste l’avait plusieurs fois conduit, notamment par le biais d’explorations lexicologiques, vers cette période la plus tardive du XVIIIe siècle. Le G.E.H.L.F., « Groupe d’Etudes en Histoire de la Langue Française », qu’il avait contribué à fonder, en 1978, avec Pierre Larthomas, avait été entre autres, par le biais de ses séminaires mensuels à Paris, l’occasion de mettre à l’épreuve certaines de ses hypothèses concernant la Révolution. Rappelons que Jean-Pierre Seguin avait été auparavant l’auteur d’une précieuse synthèse didactique, La langue française au XVIIIe siècle, parue chez Bordas en 1972, et qu’il avait, avant de consacrer de futurs travaux à l’émergence de la notion de phrase (L’Invention de la phrase, Louvain, Bibliothèque de l’Information Grammaticale, 1992), contribué à faire connaître les usages de ceux qu’il est convenu d’appeler les « peu lettrés » au travers de la figure de Louis Ménétra, ouvrier vitrier dont le Journal de ma vie, publié par Daniel Roche chez
Montalba en 1982 avait été une révélation.

A la fin des années 80, la bibliographie consacrée aux usages linguistiques de la Révolution s’était beaucoup étoffée, et le travail de Jean-Pierre Seguin entre en dialogue avec celui de Renée Balibar, Sonia Branca, Jean-Paul Caput, Annie Geffroy, Jacques Guilhaumou, Gunnar von Proschwitz, Brigitte Schlieben-Lange pour ne citer que les principaux spécialistes de cette période. Les fascicules du Dictionnaire des Usages Sociopolitiques (dit « DUSP »), publiés chez Klincksieck par l’INALF, apportaient également constamment de nouveaux matériaux.

Cependant, l’ouvrage prévu et quasiment entièrement écrit par Jean-Pierre Seguin ne parut pas dans la foulée des publications qui, telles celles de Jacques Cellard ou d’Alain Rey, jetèrent en 1989 un regard linguistique sur la Révolution ― son auteur s’en étant montré insatisfait. Ce n’est qu’après sa disparition, en 2007, que son épouse, Geneviève Seguin, nous a révélé l’existence de ce manuscrit complet et inédit et nous l’a confié. Nous ne saurions trop l’en remercier.

La question se posait alors de la manière de lui assurer l’audience qu’il méritait. La première solution envisagée, le publier sous forme imprimée chez un éditeur conventionnel, qu’il soit scientifique ou plus grand public, nous a paru à la réflexion s’exposer à rencontrer trop d’obstacles. Le principal est sans doute la date à présent assez ancienne de sa conception. Entre 1989 et la fin des années 2000, la bibliographie sur la Révolution s’est considérablement accrue, et il était inenvisageable et même absurde de chercher à la compléter. Par ailleurs, un éditeur conventionnel nous aurait nécessairement amené à altérer d’une manière ou d’une autre, et sans son consentement, le manuscrit de Jean-Pierre Seguin.

Aussi avons-nous opté pour la solution suivante, qui consiste à donner à lire ici l’exacte reproduction du manuscrit que son auteur avait laissé après lui, sans aucune intervention ― même formelle ― de notre part. L’exemplaire tapé à la machine a simplement été nettoyé de quelques très menues scories. Le lecteur se fera ainsi une idée fidèle de l’état d’une réflexion inscrite elle aussi dans l’histoire, avec ses tenants et ses aboutissants, ses problématiques particulières, ses interlocuteurs, son matériau, ses concepts, son engagement, son ton, mais verra par lui-même que, quoique court (environ 150 pages), l’ouvrage prévu par Jean-Pierre Seguin était bel et bien achevé.

Cet inédit, qui se donne la liberté d’un essai, est à notre sens un document précieux pour l’histoire du français, car émanant de l’un des plus grands spécialistes ― l’un des rares, à vrai dire ― de l’histoire linguistique du XVIIIe siècle. Il nous paraissait important qu’il soit connu, et nous sommes heureux de le mettre à la disposition du public au sein du nouvel espace numérique dédié aux archives et aux textes peu disponibles par la Société Internationale de Diachronie du Français.

Gilles Siouffi

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