Appel à contribution – « Déguisements, travestissements, transformations ». Séminaire de Questes

Appel à contribution – « Déguisements, travestissements, transformations ». Séminaire de Questes

Appel à contribution – « Déguisements, travestissements, transformations ». Séminaire de Questes

15 janvier, 19 février, 19 mars 2021

Le monde médiéval se considère traditionnellement comme « une vaste similitudo »[1],ce qui implique une correspondance entre l’intériorité d’un.e individu.e et l’extériorité qu’il ou elle présente aux autres ; dans le cadre de l’anthropologie chrétienne est ainsi envisagée une corrélation entre l’âme et le corps, dans un idéal de conformité qui rend possible la transparence de l’identité. L’extériorisation de cette identité s’exprime en particulier dans l’habit qui, comme le concluait Fanny Oudin dans le bulletin n°25 de Questes en 2013, fait bien le moine[2].

Mais lorsqu’il y a inadéquation entre l’extérieur et l’intérieur, le mot « déguisement » peut être posé : il peut s’agir de Trubert qui trompe le duc de Bourgogne vêtu en charpentier, médecin ou chevalier dans le contexte littéraire du fabliau, ou des masques et costumes plus ou moins tolérés par les autorités lors des carnavals. Le terme de « travestissement » est quant à lui désormais utilisé pour les personnes qui se présentent au monde sous un genre qui ne leur a pas été attribué[3] : l’exemple de Jeanne d’Arc qui revêt l’armure masculine pour combattre est le plus connu, mais on peut aussi penser aux hommes du Bascot de Mauléon qui se présentent « en habit de femmes et cruches en [leurs] mains », parlant « à fainte voix » pour prendre le château de Turie dans le troisième Livre des Chroniques de Froissart[4].

Alors que le genre suscite des réflexions d’ordre universitaire autant que politique, associer les termes de « déguisements », « travestissements » et « transformations » n’est pas anodin : loin de les envisager comme synonymes, en les mettant en relation, nous souhaitons inviter à penser la relation entre extérieur et intérieur d’un.e individu.e de manière dynamique. En effet, modifier son aspect extérieur au Moyen Âge peut aussi permettre de révéler son intériorité réelle au monde, d’attester d’une transformation intime, ou d’accompagner cette transformation identitaire. Sur ce dernier point, on pense par exemple aux travestissements forcés de saint Alexis et de sainte Hélène : ces modifications extérieures de l’individu apparaissent comme une épreuve d’humilité essentielle dans le Salut chrétien et dans l’accès à la sainteté, leur nouvelle identité[5].

Alors que notre travail en tant que chercheur.se.s est d’ordonner et de classer, il s’agira ici d’étudier des cas de l’entre-deux : on se penchera sur la porosité entre différents groupes établis et les transformations, extérieures et intérieures, que cela implique. La transformation de l’homme en animal, du démon en homme ou en femme, le passage d’un ordre social à l’autre (le laïc prenant les habits de religieux), d’une ethnie à l’autre (Guillaume d’Orange se présentant comme un Sarrasin dans La Prise d’Orange), d’un âge à l’autre, d’un état mental ou physique à l’autre (Tristan se faisant passer pour fou dans les Folies ou lépreux dans la version de Béroul), et bien sûr d’un genre à l’autre (comme les « saintes travesties »), toutes ces modifications intérieures, qu’elles soient voulues ou non, réelles ou non, impliquent des déguisements, travestissements et finalement une transformation. Au-delà du vêtement, il peut s’agir d’une modification du teint et du visage, des cheveux, de la voix, de l’attitude ou encore du nom sous lequel on se présente ; dans le Roman de Silence, Silencia devient ainsi « Silencius » lorsqu’elle se travestit en homme. Cette question du langage et de la manière dont on désigne l’individu.e dans un entre-deux est d’ailleurs fondamentale ; le discours hagiographique sur Hildegonde de Schönau, particulièrement chez Césaire de Heisterbach, permet de saisir le glissement du paraître à l’être, en hésitant entre femina fuit hic homo et uirginis quae se uirum simulauerat. On s’intéressera également aux cas où, inversement, la transformation extérieure accompagne voire entraîne une modification de l’identité : les habits utilisés lors des rites de passage permettent d’accompagner la transition d’un groupe social à l’autre, l’altération physique peut entraîner une déchéance sociale tant l’intégrité physique est la marque des élites[6].

Une dernière piste de réflexion pourra être exploitée : dans un champ plus conceptuel, on pourra  s’interroger sur la personne comme personnage. Dans la mesure où tout individu.e est pris.e dans un faisceau de représentations, il ou elle est objectivé.e et susceptible d’assignation à un être, en vertu de la lisibilité d’un code du paraître. Par rapport à un tel code, la transformation devient transgression : entre l’être et le paraître surgit un espace de « jeu » (au sens mécanique comme au sens ludique) et son investissement peut être perçu négativement, comme tromperie, menace d’ordre diabolique (en tant qu’elle sépare le paraître de l’être), car le vêtement est « un véritable uniforme »[7]. Ainsi, l’objet le plus évident – en quelque sorte le plus littéral – est le corps vêtu, c’est-à-dire le corps pris en société et qui prend sens dans un réseau de normes ; la pluridisciplinarité du séminaire invitera toutefois à considérer des objets aussi divers que liés par une façon semblable d’interroger la stabilité de l’être, son rapport à l’apparence, qu’il est notamment possible de penser ensemble en suivant les relations analogiques nouées par les textes médiévaux ou par la pensée critique. Par exemple, prendre en compte l’importance du vêtement comme signe pourra permettre de comprendre un phénomène relevé notamment par Paul Zumthor[8] : l’omniprésence de la topique de l’habillement, « premier des langages »[9], dans les artes poeticae, analogique du corps vêtu et de la parole vêtue (elocutio). Cette centralité du paradigme vestimentaire ouvrira ainsi sur un traitement pluriel de la transformation.

Axe de réflexion possibles

  • Le champ du paraître, entre inné et acquis : corps et voix, vêtement et langage.
  • Informer, déformer, transformer l’identité de l’individu : quelles transformations impliquent le passage d’un groupe social à l’autre, de l’humain à l’animal, voire d’une espèce à l’autre ? Les transformations extérieures suffisent-elles à intégrer un nouveau groupe social ? S’agit-il d’une transformation ponctuelle ou permanente ?
  • La construction de figure type : existe-t-il un regard systématique porté sur les personnes déguisées ou travesties ? On pense notamment à la construction de la uirago ou mulier fortis.
  • Pratiques sociales, pratiques individuelles : quelles fonctions revêtent ces transformations ? Comment la modification de l’extérieur accompagne-t-elle une transition intérieure ? Et de quel type sont ces transitions ?
  • Axiologie du déguisement, travestissement, transformation : transgressivité/tolérabilité, authenticité/falsification.
  • Réflexions linguistiques : comment la langue intègre-t-elle les individu.es déguisé.es, travesti.es ou en cours de transformation ?
  • Question méthodologique et épistémologique : peut-on faire l’archéologie du genre à partir d’exemples médiévaux ? De quels outils dispose le médiéviste pour penser ces transitions ? Une place particulière y est-elle accordée dans notre (re)construction scientifique et fictionnelle du Moyen Âge ?

Conditions de soumission

Cet appel à communication s’adresse aux étudiant.e.s de master, de doctorat et aux jeunes chercheur.se.s en études médiévales, quelle que soit leur discipline. Les propositions de communication, limitées à 300 mots et à une courte bibliographie, seront accompagnées d’une mention du sujet de mémoire et/ou de thèse du.de la candidat.e. Elles devront être envoyées aux organisatrices à l’adresse suivante : questes.dtt.2021@gmail.com pour le 20 novembre 2020, en vue d’une présentation de vingt minutes durant l’une des trois séances du séminaire, qui se tiendront les 15 janvier, 19 février et 19 mars 2021, et d’une publication dans la revue de l’association (questes.revues.org).

[1]Jean-Claude Schmitt, « Le Moyen Âge : ordre et désordres », Ordres et désordres, Médiévales, 4, 1983, p. 5‑14.

[2]Questes, bulletin n°25, F. Oudin (dir.), [consulté le 3 octobre 2020], URL : https://journals.openedition.org/questes/79.

[3]Au XVIe siècle, le terme « travestissement » est utilisé comme synonyme de « déguisement » ; à partir du XIXe siècle cependant, le nom se spécialise dans le domaine psychiatrique pour désigner le passage d’un genre à l’autre. On se réfère sur le sujet aux récents travaux de Clovis Maillet : Les Genres Fluides. Paris : Arkhê, 2020 ; « Du travestissement à la question trans* au Moyen Âge », Travestissements. Performances culturelles du genre, Anne Castaing et Fanny Lignon (dir.), PUP, 2020.

[4]Froissart, Chroniques,  P. Ainsworth (éd.), Paris, Librairie générale française, coll. « Lettres gothiques », t. II, p. 212.

[5]On renvoie à La Vie de Saint Alexis et à La Belle Hélène de Constantinople mentionnés dans Tanase, Gabriela. Jeux de masques, jeux de ruses dans la littérature française médiévale (XIIe – XVe siècles), Paris : Champion, 2010, p. 18-19.

[6]François Bougard, Geneviève Bührer-Thierry et Régine Le Jan, « Les élites du haut Moyen Âge : Identités, stratégies, mobilité », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 68e Année, No. 4, Statuts sociaux (octobre-décembre 2013), pp. 1079-1112

[7]Jacques Le Goff, La Civilisation de l’occident médiéval, Paris, Arthaud, 1964, p. 441.

[8]Voir par exemple Paul Zumthor, « Les masques du poème. Questions de poétique médiévale », Masques et déguisements dans la littérature médiévale, dir. Marie-Louise Ollier, Montréal, Presses de l’Université de Montréal – Paris, Vrin, coll. « Études médiévales », 1988, p. 9-21.

[9]Nicole Pellegrin, « Le genre et l’habit. Figures du transvestisme féminin sous l’Ancien régime »,Femmes travesties : un « mauvais » genre, dir. Nicole Pellegrin et Christine Bard, Clio. Histoire, femmes et sociétés, 10, 1999, §2.