Aux frontières de la catégorisation
10 avril 2026, Maison de la Recherche de Sorbonne Université, Paris
Date de soumission : 15 novembre 2025
Comité d’organisation : Juliette Cahard, Romain Delhem, Caroline Marty et Marie Turlais
Modalités de soumission : Merci d’envoyer un titre provisoire, des mots-clés, un abstract d’environ 300 mots suivi d’une bibliographie ainsi qu’une mini-biographie aux adresses suivantes :
<julietteccahard@gmail.com>, <romain.delhem@parisnanterre.fr>, <caroline.marty@sorbonne-universite.fr>, <marie.turlais@gmail.com>
Argumentaire :
« If linguistics can be said to be any one thing it is the study of categories: that is, the study of how language translates meaning into sound through the categorization of reality into discrete units and sets of units », déclare Labov (1973 : 342). La catégorisation est une opération cognitive d’une importance considérable. Tout sujet pensant classifie des objets de pensée dans son domaine intellectuel ; la catégorisation est donc toujours naturellement présente et est un processus cognitif central qui permet l’appréhension et la compréhension du monde qui nous entoure. Elle s’effectue notamment par les noms, dont la seule fonction est de catégoriser (Mignot 2017 : 128).
Le mot « catégorie » fait partie des nombreux termes linguistiques empruntés à la philosophie aristotélicienne. Ce terme doit son origine au mot grec ϰατηγορία, qui signifie « prédicament, attribution ». Ainsi, un élément est attribué à une classe, une catégorie. Certains auteurs utilisent ce terme pour référer aux parties du discours, d’autres n’appliquent le terme qu’à des propriétés qui sont associées aux parties du discours dans les langues classiques comme la personne, le temps, le genre, le mode, le nombre et le cas (Lyons 1991 : 270).
Alors que la théorie classique soutient que les catégories grammaticales possèdent des frontières rigides et que tous les membres d’une même catégorie sont égaux, certains linguistes tels que Kleiber (1990) et Taylor (2003) affirment, à l’inverse, qu’elles sont poreuses, notamment depuis le concept de « fuzzy categories » (Zadeh 1965) et la théorie du prototype (Rosch 1973). Certains membres sont centraux, prototypiques en ce qu’ils manifestent l’ensemble des propriétés associées à la catégorie, alors que d’autres membres sont marginaux – un pigeon est un membre exemplaire de la catégorie ‘oiseau’ contrairement au pingouin dont les caractéristiques s’éloignent du prototype (Rosch 1973). Un élément situé à la périphérie d’une catégorie linguistique peut également occuper une position marginale dans une autre, occupant donc une position liminale entre deux catégories. Le nombre même de catégories disponibles pour un domaine du réel peut avoir des conséquences pour le langage, comme en attestent les créations de pronoms désignant le genre des animés humains, pour lesquels la binarité des catégories dites par he et she est remise en question au travers de l’emploi du pronom they à la 3ème personne du singulier ou de néopronoms tels que ze, fae ou em.
La catégorisation en grammaire soulève un certain nombre de difficultés, notamment concernant la détermination de l’appartenance d’un élément et la délimitation précise des catégories grammaticales. Les frontières entre certaines catégories grammaticales traditionnelles peuvent s’avérer floues comme celles entre pronom et déterminant, préposition, adverbe et conjonction ou encore adjectif et adverbe. Certaines occurrences, telles que a rainbow and a cutthroat trout (Sketch Engine, enTenTen21, fourcornersfreepress.com) soulèvent la question de la conversion catégorielle. Rainbow et cutthroat doivent-ils être analysés comme des noms ou subissent-ils une reconversion en adjectifs dans ce contexte ? Ce type d’ambiguïté témoigne plus largement des glissements possibles entre catégories, souvent liés à des phénomènes contextuels ou à des réanalyses syntaxiques.
La question des catégories grammaticales ne se limite pas aux parties du discours : elle peut également s’étendre aux syntagmes et aux propositions. Par exemple, les propositions subordonnées à antécédents fusionnés sont identifiées comme des syntagmes nominaux notamment par Payne & Huddleston (2002 : 505). Le bloc coordonné, qui est généralement analysé comme un syntagme, peut également susciter des interrogations quant à sa catégorisation syntaxique lorsqu’il associe des constituants de catégorie distinctes, comme un syntagme nominal et un syntagme adjectival tels que violent and a public nuisance dans l’énoncé In her stoned state she became [violent and a public nuisance]. (SketchEngine,
EnglishTrends, 2014-Today, i4u.com, 2014). Dans ce cas, à quelle catégorie appartient le bloc coordonné ? Doit-on parler d’un syntagme hybride ?
Les propositions de communication pourront porter sur la catégorisation envisagée comme processus cognitif, sur la prototypicité et les cas marginaux, sur la catégorisation d’un phénomène ou d’une unité linguistique, ainsi que sur les difficultés ou hésitations liées à l’attribution catégorielle d’un élément. Les contributions pourront également interroger la nature des frontières catégorielles, qu’elles soient rigides ou floues, les phénomènes de conversion, ou encore la pertinence et la légitimité de certaines catégories grammaticales. Cela inclut tant les catégories dites traditionnelles, comme celle du pronom, que celles issues de cadres théoriques spécifiques, telles que les Determiner Phrases, Inflection Phrases, Agreement Phrases, ou d’autres syntagmes postulés en grammaire générative. Cette liste n’est pas exhaustive.
Cette journée est destinée à tous les chercheurs et chercheuses en sciences du langage. Nous acceptons les présentations quelles que soient la langue d’étude ou l’approche théorique. Les langues de communications sont le français et l’anglais. Les communications dureront 20 minutes en moyenne et seront suivies de 10 minutes de discussion.
Références bibliographiques indicatives
AARTS, Bas, 2004, Fuzzy Grammar: A Reader, Oxford University Press.
AARTS Bas, 2007, Syntactic Gradience: the Nature of Grammatical Indeterminacy, Oxford: Oxford University Press. DOI : 10.1093/oso/9780199219261.001.0001
ANDERSEN, Elaine S., 1975, “Cups and glasses: learning that boundaries are vague”, Journal of Child Language 2, 79‑103.
CULIOLI Antoine, 1990, Pour une linguistique de l’énonciation. Tome 1 : Opérations et représentations, Gap: Ophrys.
HUDDLESTON, Rodney, PULLUM, Geoffrey K., 2002, The Cambridge Grammar of the English Language, Cambridge: Cambridge University Press.
KLEIBER, Georges, 1990, La sémantique du prototype: catégories et sens lexical, Presses universitaires de France.
LABOV, William, 1973, “The boundaries of words and their meanings”. In BAILEY and SHUY, New Ways of Analyzing Variation in English, Georgetown University Press, 340–373.
LAKOFF George, 1987, Women, Fire and Dangerous Things: What Categories Reveal about the Mind, Chicago: The University of Chicago Press.
LANGACKER Ronald, 2008, Cognitive Grammar: an Introduction, Oxford: Oxford University Press.
LYONS, John, 1991, Introduction to theoretical linguistics, Cambridge New York Port Chester: Cambridge University Press.
MIGNOT Élise, 2017, La morphologie du nom en anglais : vers une sémantique des parties du discours (Monographie d’habilitation à diriger les recherches), Paris: Sorbonne Université.
PAYNE John, HUDDLESTON, Rodney, 2002, “Nouns and noun phrases”, in HUDDLESTON, PULLUM (eds.), The Cambridge Grammar of the English Language, Cambridge, Cambridge University Press, 323-524.
ROSCH Eleanor, 1973, “Natural Categories”, Cognitive Psychology 4., 328–350. DOI : 10.1016/0010-0285(73)90017-0
ROSCH Eleanor, 1975, “Cognitive representations of semantic categories”, Journal of Experimental Psychology 104, 192-234. DOI : 10.1037/0096-3445.104.3.192
TAYLOR John R., 1998, “Syntactic constructions as prototype categories”, In TOMASELLO (ed.), The New Psychology of Language: Cognitive and Functional Approaches to Language Structure (volume 1), Mahwah: Lawrence Erlbaum Associates, Inc., 177–202.
TAYLOR, John R., 2003, Linguistic Categorization, Oxford University Press.
TAYLOR John R., 2012, The Mental Corpus: how Language is Represented in the Mind, Oxford: Oxford University Press. DOI : 10.1093/acprof:oso/9780199290802.001.0001
ZADEH, L. A., 1965, « Fuzzy sets », Information and Control 8, 338‑353.
