L’avertivité dans les langues
Syntaxe & Sémantique, numéro thématique
Coordinatrices : Adeline Patard <adeline.patard@unicaen.fr> & Béatrice Pahontu <beatrice-andreea.pahontuserafino@inalco.fr>
Calendrier : soumission de l’abstract : 15 octobre 2025 / Notifications aux auteurs : 30 novembre 2025 / Parution prévue en 2027
Modalités de soumission :
Les abstracts ne devront pas dépasser 1000 mots (notes et bibliographie compris) et devront être accompagnés de cinq mots-clés en français ou en anglais.
Pour toute question ou demande d’information, veuillez contacter les rédactrices :
Adeline Patard, Université de Caen Normandie & CRISCO, adeline.patard@unicaen.fr
Beatrice Pahonțu Serafino, Inalco & LLF, beatrice-andreea.pahontuserafino@inalco.fr
Argumentaire :
Thème du numéro :
La catégorie de l’avertivité décrit des événements sur le point de se produire, mais finalement contrecarrés, comme illustré dans les exemples (1)-(5), qui peuvent être paraphrasés par ‘was on the verge of V-ing, but did not V’ (Kuteva 1998, 1999). Cette catégorie est généralement considérée comme une catégorie grammaticale complexe (Kuteva 1998 ; Kuteva et al. 2019), résultant de l’intersection de trois types d’informations : (i) aspectuelle, car elle implique un procès imminent ; (ii) temporelle, l’événement se situant avant le moment d’énonciation
(autrement dit, dans le passé) ; et (iii) modale, dans la mesure où la situation est contrefactuelle – l’événement attendu n’a pas eu lieu.
Français
(1) La route est glissante et j’ai failli tomber. (Heine and Kuteva 2002 : 132)
(2) a. Si tu n’avais pas été là, il se noyait. (construction conditionnelle)
b. Sans toi, il se noyait. (construction exceptive)
c. Un peu plus et il se noyait. (construction cumulative) (Patard 2023 : 123)
Lituanien
(3) Ot kvail-ys!” —buv-au be-sak-ąs,
PTCL imbécile-NOM.SG AUX-PST.1SG CNT-dire-PRS.PA.NOM.SG.M
bet laiku nutvėriau save už liežuvio.
‘J’allais dire « Quel imbécile ! » mais je me suis retenu à temps.’ (Arkadiev 2019 : 70)
Iwaidja
(4) ayana-wu-ni ba karlu
1sg>3pl.PCF-frapper-PCF mais NEG
‘J’allais les frapper/J’ai failli les frapper, mais je ne l’ai pas fait.’ (Caudal 2023 : 15)
Roumain
(5) Cum era pe cale Japonia să cumpere SUA
comment était sur voie Japon SBJV acheter.SBJV.3SG SUA
în anii 1980 datorită creșterii sale economice.
en années.DEF 1980 grâce croissance.DAT sa.DAT économique
‘Le Japon a failli acheter les États-Unis dans les années 1980 en raison de sa croissance économique.’ (Pahonțu Serafino 2024 : 175)
D’un point de vue typologique, les moyens grammaticaux pour exprimer les événements contrefactuels sont bien connus dans les langues amazoniennes (Aikhenvald 2012 ; Overall 2017), australiennes (McKay 1975 ; Caudal 2023) et africaines (Kuteva 1998 ; Heine & Kuteva 2002). Après les années 2000, un intérêt croissant pour l’étude de l’avertivité s’est manifesté dans des langues non apparentées génétiquement : en anglais (Ziegeler 2000 ; Ziegeler 2015), dans les langues uto-aztèques (Copley 2005 ; Copley & Harley 2014), en estonien (Erelt & Metslang 2009), en lituanien (Arkadiev 2019), dans les langues de l’Europe et de l’Asie du Nord (Alexandrova 2016), dans les langues turciques, iraniennes et samoyèdes (Korn & Nevskaya 2017), indo-iraniennes (Vafaeian 2018), en ouïghour (Sakhatova 2022), dans les langues romanes (Schwellenbach 2019 ; Pahonțu Serafino 2024), etc. Ainsi, ces études montrent qu’il ne s’agit pas d’une catégorie sémantique rare. Cependant, les marqueurs avertifs restent encore méconnus dans beaucoup de langues du monde.
Sujets d’intérêt
Les propositions peuvent inclure, sans s’y limiter, les thèmes suivants :
– Description des moyens linguistiques d’expression de l’avertivité : les marqueurs avertifs peuvent être des périphrases verbales, comme cela a été identifié dans les langues romanes (voir Schwellenbach 2019 ; Pahonțu Serafino 2024), des adverbes (par exemple almost ‘presque’ en anglais, cf. Ziegeler 2000) ou des constructions au sens large du terme (comme l’imparfait contrefactuel en français, récemment étudié en relation avec des schémas formant un réseau constructionnel, cf. Patard 2024).
– Documentation de l’avertivité à travers une approche intégrative : les contributions pourront proposer des approches empiriques (étude de corpus), dans une perspective diachronique (Pahonțu Serafino 2024) ou synchronique (Arkadiev 2019). Quelles combinatoires de traits linguistiques sont associées à l’avertivité ? À partir d’analyses statistiques descriptives et inférentielles, les travaux décriront la grammaire des marqueurs avertifs en s’appuyant sur des grilles d’annotation intégrant des paramètres morpho-syntaxiques et pragmatico-sémantiques. Dans la lignée des travaux récents portant sur quelques périphrases avertives des langues romanes, la perspective expérimentale (Sinner and Dowah 2020 ; Pahonțu Serafino 2024) est également bienvenue, car elle permet de consolider les résultats quantitatifs et qualitatifs issus des corpus et de valider les concepts théoriques du domaine TAM. Ainsi, nous encourageons les études expérimentales sur la catégorie sémantique de l’avertivité, alliant des méthodes offline et online (Mertins 2016) afin de documenter la perception et le traitement des événements contrefactuels.
– Étude de la grammaticalisation des marqueurs avertifs : l’étude diachronique de la catégorie de l’avertivité contribue à documenter l’évolution de ces marqueurs. Un chemin de grammaticalisation récurrent identifié dans la littérature pour les langues européennes est celui des marqueurs proximatifs (c’est-à-dire exprimant l’imminence d’une situation, voir Heine 1994 ; Heine and Kuteva 2002) qui développent ensuite un sens avertif (voir Ziegeler 2015, 2016 en anglais ; Arkadiev 2019 en lituanien ; Schwellenbach 2019 dans les langues ibéro-romanes ; Pahonțu Serafino 2024 en roumain). D’autres marqueurs, comme la périphrase faillir + inf. en français ou la construction era să (‘être.IPFV.3SG + SBJV’) en roumain (Gougenheim 1929 ; Coseriu 1976 ; Heine and Kuteva 2002), n’ont pas évolué à partir d’un emploi proximatif pour exprimer la contrefactualité des événements, mais représentent des marqueurs conventionnels d’expression de l’avertivité dans ces langues. Par ailleurs, un chemin de développement de l’avertif à partir de l’imperfectif a été proposé dans la littérature (Kuteva et al. 2019 ; Caudal 2023 ; Patard 2024). Certains travaux offrent des résultats quantitatifs sur la conventionnalisation de l’avertif avec les temps perfectifs, après une première étape de développement où le marqueur TAM apparaît initialement à l’imparfait (Pahonțu Serafino 2024). Les contributions documenteront ainsi les sources et l’évolution des marqueurs avertifs à travers les langues.
– Présentation des différentes lectures avertives à partir de concepts issus de la structure événementielle (Caudal 2023) : l’événement avertif peut offrir un effet de focalisation de la phase préparatoire, interne ou résultante. Quel lien peut-on établir entre l’emploi avertif d’un marqueur et ses autres emplois éventuels ? Les marqueurs sont-ils généralement polyfonctionnels ? Si oui, quelles sont les catégories qui se chevauchent à travers les différents emplois des marqueurs TAM et quelle est l’évolution de ces emplois ? À titre d’exemple, des études de cas en iranien (Vafaeian 2018), en lituanien (Arkadiev 2019) et en roumain (Pahonțu Serafino 2024) ont mis en évidence des cas de polyfonctionnalité et de
chevauchement de catégories telles que le progressif, le proximatif et l’avertif.
– Étude de l’avertivité à l’interface sémantique/pragmatique : les contributions pourront, par exemple, explorer la conventionnalisation ou la dépendance contextuelle du sens avertif. Cette piste de recherche contribuera au débat existant dans la littérature sur la nature sémantique ou pragmatique des lectures avertives. Quels sont les mécanismes sous-jacents à l’interprétation de l’avertif dans différentes langues ? S’agit-il d’une implicature conversationnelle, comme le suggèrent Ziegeler (2000) et Arkadiev (2019), d’une présupposition sémantique (Martin 2005), d’une implication (entailment) (Horn 2002) ou d’une implicature conventionnelle (Jayez et Tovena 2008 ; Caudal 2023 ; Pahonțu Serafino
2024) ? Pour comprendre pleinement la nature de l’inférence contrefactuelle, l’avertivité doit être analysée individuellement pour chaque forme.
Soumission des articles
Dans le cadre de ce projet, nous encourageons tout particulièrement la soumission de travaux portant sur les événements contrefactuels à travers les langues. Les articles peuvent être rédigés en français ou en anglais.
Références
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